« Je naquis durant l’hiver de la vingtième année
du règne de Valentinien III et la trente-septième de celui de Theodosius
II, alors que ma mère venait de quitter l’adolescence et que mon
grand-père était déjà un vieillard. Je fus accueilli dans ce monde par
les deux hommes que j’ai toujours considérés comme mes pères :
Demetius, qui me légua la force brute du guerrier, et Blaiz, par qui
j’acquis la connaissance. Je ne connus jamais Demetius, mais jusqu’à
ce que je devinsse plus grand qu’il n’avait été, l’ombre de sa
gloire me couvrit contre l’astre torride de la jalousie, durant ces années
où mêmes les plus grands des hommes ne sont encore que des êtres
fragiles ballottés entre la survie et le trépas. Cet homme qui n’avait
toujours vécu que pour la Britannia mourut pour elle. Quatre mois après
ma naissance, alors que la froidure s’évanouissait lentement sous les
rayons du Grand Astre, Demetius livra avec ses hommes une violente
bataille contre les Pictes en Maxima Caesariensis, près de Deva. Sa dernière
victoire lui coûta la vie.
En
mourant, il me libéra d’un fardeau que tout homme porte désespérément,
bien que je ne fusse pas alors en mesure de le comprendre. Un Picte enragé
supprima l’être qui sans le vouloir m’eût probablement étouffé par
sa toute-puissance. Ce n’est pas sans raison que je n’ai jamais voulu
qu’Artus soit élevé par son géniteur ou même son parent éloigné ;
à trop aimer, on finit par contraindre et je ne voulais surtout pas qu’Artus
soit protégé contre les risques de sa destinée. » (p. 25-26)
« Les
plus grands combats sont comme les plus beaux orages de la Britannia
: leur violence n’a d’égale que la rapidité avec laquelle ils
s’arrêtent. Bientôt, Cair Vurtigern ne fut plus qu’une ruine fumante
que des hommes du futur chercheront peut-être en vain. Les guerriers se
tenaient devant Uter et moi. Leur chef me regarda et me demanda ce qu’il
fallait désormais faire. Je lui dis que nous allions nous reposer avant
de rendre aux Britons ce qui leur appartenait : notre patrie. »
(p. 64-65)
«
Je m’attendais à voir un enfant que
l’adolescence aurait à peine commencé à transformer en homme, une
fleur entrouverte dont on devine vaguement les coloris des pétales encore
refermés ; je me retrouvai en face d’un colosse au regard pénétrant.
Ouranos et Gaïa semblaient m’avoir confié leur progéniture :
Artus était un Titan.
» (p. 139)
«
Camlann. Forteresse sombre où la Britannia
est morte. Terre maudite de trahison qui hantera mes souvenirs jusqu’à
la fin. J’y suis retourné il y a quelques semaines : l’air
embaumait encore la mort. Mon monde s’est écroulé sur ce champ de
bataille avec la chute d’Artus et de Modred. Mon corps me garde
impitoyablement dans ce souvenir d’apocalypsis où j’ai vécu la fin
du monde. Mon âme ne trouvera la paix que lorsque je reposerai avec ce
fils tant aimé que fut Artus.
» (p. 182)