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Merlin est un
personnage difficile à saisir. Pour la majorité de nos
contemporains, la figure de Merlin se résume à celle, un peu
enfantine, d'un magicien au chapeau pointu exerçant son art
magique au gré de ses fantaisies. Il semble donc que
l'imaginaire moderne, pour ce qui est du moins de l'idée
générale, n'ait retenu qu'une infime partie de la richesse du
personnage médiéval.
Dans les
textes médiévaux, Merlin est beaucoup plus qu'un magicien de
pacotille. On le verra tour à tour prophète, magicien,
guerrier, conseiller de roi, fondateur de la Table Ronde et de
la Quête du Graal. Le foisonnement des textes relatifs à
Merlin au Moyen Âge montre clairement l'intérêt que lui ont
porté les écrivains médiévaux.
Avant d'entrer pour de bon dans
l'imaginaire médiéval, Merlin fut une figure obscure, apparue
on ne sait trop comment, dans des textes présentés comme
historiques.
De excidio et conquestu Britanniae
C'est un texte latin du milieu du VIe
siècle, de l'historien breton Gildas, De excidio et conquestu Britanniae, qui pose
les fondements de la figure merlinesque. Dans ce récit des malheurs de sa patrie,
l'historien raconte que les Bretons furent constamment attaqués par les Pictes et les
Scots lorsque les Romains eurent retiré leurs légions de la Grande-Bretagne vers la fin
de l'Empire. Les défaites se succédèrent, la pauvreté frappa et la peste fit des
ravages. Les Bretons firent alors appel à un superbus tyrannus pour obtenir de
l'aide des tribus saxonnes qui étaient sous son autorité. Elles débarquèrent dans
l'île mais firent la guerre à leur compte, ce qui ne fit qu'empirer la situation des
Bretons. Par la suite, beaucoup d'entre eux émigrèrent vers le continent mais certains
se réfugièrent dans les montagnes et se regroupèrent autour d'un chef d'origine romaine
: Aurelius Ambrosius. À partir de ce moment, les Bretons réussirent à remporter
des victoires, jusqu'à la bataille du Mont Badon qui ramena la paix pendant quarante ans.
Le nom d'Aurelius Ambrosius restera présent dans les chroniques suivantes jusqu'à se
transformer en celui de Merlin.
Historia ecclesiastica gentis Anglorum
En 731, le chroniqueur Bède reprend textuellement
dans son Historia ecclesiastica gentis Anglorum le récit de Gildas :
"À cette époque, leur général et leur
chef était Ambrosius, aussi appelé Aurelianus ; il était d'origine romaine ; c'était
un homme courageux et modéré. De son temps les Bretons reprirent courage ; il les
exhorta à combattre et leur promit la victoire. Avec l'aide de Dieu, ils l'obtinrent ;
ils remportèrent quelques succès, jusqu'à l'année où eut lieu le combat du Mont
Badon" (Paul Zumthor, Merlin le Prophète, thèse présentée à la faculté
des Lettres de Genève, Lausanne, Imprimerie Réunies, 1943, p. 10)
Bien que les textes soient à peu de chose
près identiques, Bède ajoute à la chronique de Gildas un élément nouveau : il nomme
le superbus tyrannus appelé à l'aide par les Bretons. Son nom est Vurtigern.
Cette apparition, comme on le verra, n'est pas sans importance pour le développement de
la figure de Merlin.
Historia Britonum
Un troisième texte s'ajoute à ceux de Gildas et
Bède : l'Historia Britonum (entre le VIIe et le IXe siècle). Il s'agit d'un
recueil anonyme (même si certains prétendent qu'il s'agit de l'uvre de
Nennius)
constitué de fragments de toute nature. C'est avec cet ouvrage que commencent
concrètement à se dessiner certains traits du caractère de Merlin et des personnages de
son univers. L'uvre reprend maintes fois les noms d'Ambrosius et de
Guortigirn, qui
de toute évidence est une variante du Vurtigern de Bède.
Le chapitre 40 de l'Historia Britonum comporte un
récit insolite qui lie indubitablement l'histoire de Guortigirn et d'Ambrosius à celle
des personnages de Vertigier et de Merlin que l'on retrouve dans les versions médiévales
de l'histoire de Merlin. Le texte en question relate que pour se défendre contre
l'ennemi, le tyran Guortigirn entreprend de faire construire une immense forteresse ; les
matériaux sont à peine disposés sur le chantier qu'ils disparaissent en une seule nuit
et sans raison apparente. Le prodige se produit trois fois avant que le roi ne consulte
ses sorciers, qui lui affirment que sa forteresse ne pourra être terminée que si l'on
mêle aux fondations le sang d'un enfant sans père. Guortigirn envoie des messagers qui
finissent par trouver un tel orphelin : "Et juravit illis patrem non habere"
(Ferdinand Lot, Nennius et l'Historia Britonum, Paris, Librairie ancienne Honoré
Champion, 1934, p. 180 ; traduction : "Et celui-ci jura qu'il n'avait pas de
père"). Ils s'emparent de lui et l'emmènent à Guortigirn. Une fois devant lui, le
jeune captif affirme que verser son sang sur les fondation serait inutile, car la
forteresse s'écroule à cause de deux dragons qui sont dans une nappe d'eau sous les
fondations. On creuse et on découvre les deux bêtes, qui se jettent violemment l'une sur
l'autre. L'enfant donne ensuite l'interprétation de ce combat qui s'avère être un
symbole de la défaite prochaine de Guortigirn. Furieux en entendant ces paroles, le roi
s'empresse de demander quel est le nom de celui qui ose avancer de tels propos :
"Ambrosius vocor" (Lot, p. 182 ; trad. : "On m'appelle Ambrosius").
Historia Regum Britanniae
Le quatrième ouvrage dans lequel se construit la
figure de Merlin est celui d'un Gallois nommé Geoffroy de Monmouth, l'Historia Regum
Britanniae (vers 1135). Dans ce récit, Wortegirn, le Guortigirn de l'Historia
Britonum, usurpe le pouvoir en faisant périr le fils héritier du feu roi Constantin,
Constant, qui laisse comme seuls successeurs deux enfants, Aurélius et Uter, qui sont
précipitamment emmenés en Armorique par leurs tuteurs. Ayant échappé à la mort aux
mains des Saxons, Wortegirn consulte ses sorciers pour savoir comment se protéger. Ils
lui conseillent d'édifier une forteresse ; étrangement, les fondations de la
construction ne tiennent pas en place. À ce point du récit, on retrouve presque
intégralement l'épisode de la tour de l'Historia Britonum. On part à la
recherche d'un enfant sans père qui pourrait, affirment les conseillers, de son sang
solidifier la structure. Les envoyés de l'usurpateur arrivent à Kaermedin, et là, ils
sont témoins d'une dispute :
"Denique, cum multum diei
praeterisset,
subita lis orta est inter duos juvenes, quorum erant nomines Merlinus atque
Dinabutius. Certantibus vero ipsis dixit Dinabutius ad Merlinum : quid mecum
contendis,
fatue ? Numquam nobis eadem erit nobilitas. Ego enim ex origin regum aditus sum ex utraque
parte generationis meae ; de te autem nescitur quis sis, cum patrem non habeas"
(Edmond Faral, La légende arthurienne, Paris, Champion, 1929, tome III, p. 186 ;
trad. : "Comme le jour était déjà bien avancé, une querelle s'éleva soudain
entre deux garçons, nommés Merlin et Dinabut. Au cours de la dispute, Dinabut s'adressa
ainsi à Merlin : "Pourquoi rivalises-tu avec moi, insensé ? Nous n'aurons jamais la
même condition. Moi, je suis d'origine royale par mon père et ma mère. Quant à toi, on
ignore qui tu es puisque tu n'as pas de père").
Ainsi apparaît pour la première fois le
nom de Merlin, enfant sans père. Pourquoi l'auteur a-t-il appelé l'enfant Merlinus
? Auncun texte ne semble donner de réponse à cette question. Plus curieux encore,
Merlinus et Ambrosius sont désormais le même et unique personnage : "Tunc ait
Merlinus, qui et Ambrosius dicebatur
" (Faral, t. III, p. 188 ; trad. : Alors
Merlin, qui s'appelait aussi Ambrosius
").
L'achèvement de la figure de Merlin dans le Petit
Saint-Graal ou le cycle court
Arrive finalement le Merlin du cycle court (qu'on
attribue à Robert de Boron ou un pseudo Robert de Boron). La figure merlinesque qui y est
présentée foisonne de thèmes fondamentaux : né d'une vierge trompée par une incube,
le héros est désormais surnommé "l'enfant sans père". On le présente comme
étant à la fois un prophète et un puissant magicien. On fait aussi de lui l'instigateur
de la Table Ronde et de la Quête du Graal. Fait à noter, le nom de Merlin était
auparavant apparu dans une fiction française de Chrétien de Troyes, mais sans que le
personnage occupe une place marquée.
Tous ces éléments seront conservés jusqu'à notre
époque dans la plupart des récits subséquents : dans son film Excalibur, John
Boorman, qui s'est inspiré de la Morte Darthur de Thomas Malory (une autre version
médiévale ! XVe siècle), présente un magicien très près du personnage du Merlin
; dans le roman intitulé L'Enchanteur paru en 1984, René Barjavel fait du
magicien un conseiller et un guide omniprésent dans la quête des chevaliers ; Jean
Markale, dans son Cycle du Graal : première époque, conserve presque
intégralement les caractéristiques du héros médiéval. En fait, le personnage de
Merlin ne cesse d'inspirer de nouveaux auteurs, lesquels continuent à le modeler. Il est
évident que cet intérêt toujours renouvelé signale qu'une image symbolique
(oserions-nous dire mythique ?) se dégage des caractéristiques que Merlin possède
déjà.
N.B. Ce texte est un résumé du
premier chapitre de
mon mémoire de maîtrise intitulé La problématique du père dans la légende de
Merlin qui est disponible à la bibliothèque de l'Université Laval et à la
Bibliothèque Nationale du Canada.
G.D. |