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Miniatures est un livre de feu.
Dans ce qu’il appelait au quotidien ses « carnets noirs »,
Gilles Leclerc se livre tout entier : on y découvre la pensée en
mouvement d’un écrivain. De la réflexion sur le corps à celle
sur l’âme, en passant par la critique sociale virulente et
l’introspection fiévreuse, il expose son intelligence curieuse,
son âme angoissée et sa lucidité incisive, voire caustique. Ces
textes rédigés entre 1954 et 1956, en plus de livrer un portrait
sévère mais riche d’une époque tourmentée du Québec, présentent
une réflexion intéressante sur l’écriture, l’art, la religion au
Québec et de nombreux autres sujets qui sont toujours
d’actualité.
Préfacé par André Major, Miniatures
– titre que l’auteur avait suggéré lui-même pour ses carnets –
est le premier d’une série de trois livres qui embrassera les
dix-sept carnets qu’a légués l’auteur qui écrivait avant tout
non pas « pour être beau, faire beau, mais pour être compris ».
Le retour de l’inquisiteur
Gilles Leclerc est l’auteur du Journal d’un inquisiteur,
essai politique enflammé paru pour la première fois aux éditions
de l’Aube en 1960, réédité chez du Jour en 1974 et chez Lux en
2002. À sa mort en septembre 1999, l’écrivain lègue une
production inédite monumentale : romans, nouvelles, essais,
poèmes, pièces de théâtre. Ses écrits sont dispersés dans de
nombreuses boites, parmi lesquelles se distingue un petit
classeur en carton vert contenant dix-sept cahiers lignés
numérotés de 2 à 18 (le cahier 1 demeure introuvable à ce jour)
: ses « carnets noirs ». À l’image de l’homme, écartelé entre
sensibilité et colère, ses textes trouvent leur fondement dans
le questionnement continuel d’un esprit curieux.
En prenant la plume, Gilles Leclerc
souhaitait avant tout être compris, mais son œuvre fait
également montre d’un désir de mieux comprendre ce monde où les
poètes sont, comme il l’écrit lui-même, « livrés sans défense à
la haine des autres hommes ». Ses mots, ils les offraient à des
hommes libres, et il se peut que ceux-là seuls soient en mesure
d’en comprendre toute la profondeur et d’en sentir le tourment.
REVUE
Des fragments inédits de l'auteur du Journal d'un inquisiteur.
Bien installé au milieu d'une théorie d'enragés littéraires
québécois, de crieurs publics et d'impatients déboulonneurs de
mythes, Gilles Leclerc (1928-1999) occupe une toute petite place
dans l'histoire de notre littérature. Le Journal d'un
inquisiteur, paru pour la première fois aux Éditions de l'Aube
en 1960 -- à compte d'auteur --, demeure aujourd'hui encore un
texte baveux, péremptoire, exultant, frénétique, défaitiste et
tristement visionnaire.
Jean Marcel, qui signait la préface de sa
deuxième vie aux Éditions du Jour en 1974, n'hésitait pas à voir
dans le Journal d'un inquisiteur le «non le plus global qui ait
jamais été proféré à la face non seulement du Québec comme pays,
mais de ses assises historiques et spirituelles».
Des années plus tard, toujours peu lu, le Journal a été réédité
chez Lux en 2002 avec une présentation de Gilles Labelle qui y
soulignait, peut-être à tort, les affinités liant Leclerc à Guy
Debord et au mouvement situationniste. Un rapprochement que
l'auteur de La Société du spectacle devait lui-même rejeter dans
une lettre d'août 1960 à Patrick Straram, qui venait de faire
paraître le premier numéro – et aussi le dernier – de son Cahier
pour un paysage à inventer auquel Leclerc (en plus de Gaston
Miron, Paul-Marie Lapointe et Gille Hénault) avait collaboré. «
Gilles Leclerc, écrit Debord, est dans une confusion qui ne
s'ouvre que sur Dieu et son "odeur d'oeuf pourri". Son
vocabulaire s'en ressent aussi. Les vérités parcellaires qui s'y
mêlent en sont altérées. »
Un peu plus loin, Debord sent le besoin d'en rajouter et enjoint
à Straram de suggérer à Leclerc de « lire les oeuvres
philosophiques de la jeunesse de Marx pour apprendre "le respect
de l'intelligence", parce qu'il est très mauvais d'en rester à
l'âge mental de 14 ans, surtout quand on a eu 14 ans en admirant
Carrel, Koestler et Malraux... »
Premier d'une série de trois tomes de pensées, de notes et
d'aphorismes tirés des carnets intimes de Leclerc que les
Éditions De Courberon souhaitent faire paraître, Miniatures.
Carnets d'un inquisiteur lève le voile sur les préoccupations
morales (surtout), artistiques et intellectuelles de Leclerc au
cours de l'année 1956. Si on y fait la connaissance d'un
idéaliste exigeant à la recherche d'une illusoire pureté de
l'âme – et d'un Dieu certainement aussi incertain –, on
s'aperçoit vite que la révolte de Leclerc se colore très tôt
d'une part d'amertume et d'un pessimisme radical que ses
difficultés à publier, par la suite, viendront sans doute
alimenter.
« À force de songer à ce que je ne serai jamais, écrivait-il, je
m'empêche de produire. » Plus loin: « Je laisse croître en moi
les tensions intellectuelles et morales qui, elles, me dicteront
l'heure de l'accouchement artistique. J'attends l'avènement de
mon dieu caché. J'ai confiance: c'est ma Foi, à moi ! » Mais à
force d'attendre et d'être mal reçu, on faiblit, la flamme
vacille
Beau cas de représentant d'une génération qui s'est heurtée de
front aux puissances les plus monolithiques de la société
canadienne-française, Leclerc n'avait peut-être pas, quant à
lui, les moyens de ses ambitions prométhéennes. Mais sa révolte
nourrie d'humanisme déçu saura sans doute toujours trouver un
écho. « Un amour en flagrant délit de coma, et une habilité à la
haine insomniaque, voilà ce qu'on se retrouve dans les mains
après avoir fait l'autopsie de l'Homme, à toute heure de la vie,
en tous points géographiques du globe », écrivait en août 1956,
à l'âge de 27 ans, ce parfait contemporain d'Hubert Aquin, qui
caressait, de l'autre main, un projet de roman « bernanosien ».
Triste prophète du déclin de la «civilisation» québécoise,
Mozart assassiné de la Révolution tranquille, Gilles Leclerc,
qui n'a plus rien publié après 1960 – rien d'inédit en tout cas
–, a poursuivi une longue et fructueuse carrière de terminologue
à l'Office québécois de la langue française. Il a semble-t-il
laissé toute une caisse d'inédits et de textes inachevés, dont
une intrigante Mystique de la merde, des poèmes, des
drames, des romans.
Essais québécois – Copeaux de Gilles Leclerc
Christian Desmeules, Collaborateur du Devoir
LE DEVOIR, Édition du samedi 20 et du dimanche 21 décembre 2008 |